Aide à la gestion des conflits en aménagement du territoire
Approche
multi-agents et modèles cognitifs des acteurs
Nils FERRAND, Guillaume DEFFUANT
Cemagref LISC
L'aménagement et la gestion des territoires constituent un champ d'étude privilégié pour l'analyse des conflits et la conception d'outils adaptés à leur gestion. En effet, on peut observer une grande variété de contextes, de types d'acteurs, et de dynamiques. Par ailleurs, les évolutions actuelles dans les modalités de la décision publique, avec des orientations vers des démarches participatives, justifient un besoin accru en outils ouverts permettant de gérer les conflits qui se multiplient proportionnellement au nombre d'acteurs.
Dans ce papier, nous nous proposons d'explorer différentes modalités de "représentations des conflits de représentations", après en avoir proposé des éléments de typologie. Cette réflexion s'inscrit dans une perspective ingénieriste de conception d'outils d'aide à la gestion. Lanalyse des différentes représentations présentes et construites dans les processus de décision en aménagement du territoire nous permet de de catégoriser les "objets" ou "sources" de conflits entre les acteurs. Dans un objectif de gestion, nous étudions alors les perspectives de développement d'outils dédiés, auxquels nous consacrons la suite du papier. Ces outils, conçus selon une approche multi-agents, ont vocation à assister des utilisateurs dans leur évolution en situation de conflit. Pour ce faire, ils s'appuient sur des modèles de représentations permettant d'illustrer et d'aider à résorber partiellement les conflits. Nous tentons dexpliciter les hypothèses cognitives sous-jacentes à ces différentes approches.
Nous proposons trois exemples appliqués dans des cadres d'aide à la décision ou la négociation.
Enfin, nous proposons une discussion en deux parties points : sur le rôle des conflits dans l'aménagement, et sur le rôle des outils de gestion ; en concluant sur les perspectives de développement de nouveaux outils.
Les objets de conflits et représentations en aménagement du territoire
Nous situant dans le cadre de laménagement du territoire, nous allons considérer des conflits relatifs aux usages ou modes de gestion du sol ou dautres ressources environnementales (eau, air, paysages). Les exemples auxquels nous nous référerons sont limplantation dinfrastructures linéaires (lignes électriques, autoroutes, TGV), la gestion de bassins versants, et la gestion intégrée dun territoire (affectation de crédits et divers zonages). Parmi les autres sources de conflits " classiques ", on peut citer les remembrements, le classement en zones protégées sous divers régimes (p.e. NATURA 2000), lurbanisme en général, la gestion forestière
Lensemble de ces exemples présentent différentes caractéristiques communes. Tout dabord, ces situations sont relatives à lespace : il sagit de déterminer " quoi faire où ". On peut reporter les attendus de ces conflits sur des cartes. Dautre part, ce sont des situations ouvertes, concernant lensemble de la population dun territoire (et même au delà : cf. la place du Club Alpin Français " parisien " dans les conflits en montagne), et soumises à des procédures réglementées, contrôlées par ladministration publique. Elles font participer différentes " classes " dacteurs : élus, administrations, opérateurs publics et privés, associations, public ; " effectifs " ou " intentionnels1 " [Mermet, 84] ; à différentes échelles, depuis le hameau jusquà lEurope. . Les intérêts en jeu (" enjeux " ou " critères ") sont multiples : économie, agriculture, écologie, paysage, patrimoines divers, politique, situation sociale, etc. Enfin, ce sont en général des processus longs (une à plusieurs années) et présentant des suites de revirements (le conseil détat est un acteur important de la régulation de ces procédures), avec des modalités successives dans la gestion de la décision collective (conflit " pur ", arbitrages, jugements, contrats, négociation) [Dupont, 94].
Cette première partie donne quelques précisions sur ces objets de conflits. La description des conflits eux-mêmes et de leur développement doit se faire à laune dune vision de la cognition des acteurs impliqués, qui ne sera pas spécifique aux problèmes daménagement (la deuxième partie y sera consacrée)2.
Les acteurs évoluent dans un environnement naturel ou artificiel partagé, mais leur appropriation en est très variable. Chacun perçoit des " facettes " différentes et une organisation particulière. Les caractéristiques saillantes vont dindices visuels simples (présence ou absence de différents éléments) à des interprétations complexes, rappelant les rationalités sous-jacentes à la construction diachronique de lespace (lespace comme construit social, miroir de la société qui lutilise). Lespace sorganise comme une hiérarchie de territoires appropriés, avec des trames complexes, fortement distendues par les vécus personnels et familiaux. Lespace se reconstruit aussi continuellement et cycliquement au gré des activités et des pratiques quil supporte. Linterprétation de lespace est ainsi faite à laune de son utilisation. Cest évidemment la première source de divergence dintérêt, de conflits dusages.
Régulations et réglementations
Comme nous lavons indiqué, les conflits en aménagement du territoire sinscrivent toujours dans un cadre réglementé, avec des procédures enchevêtrées destinées à les gérer. De plus, différents mécanismes de régulation sociale informelle interviennent (valorisation ou rejet des " meneurs " du conflit, règlements amiables, compensations). Chacun se fait cependant juge de son propre droit lorsquil sagit dun territoire approprié, " patrimoine " de longue date, très proche pour au moins une des " topo-logiques ". Même dans le strict cadre des institutions, se référant nominalement aux textes, les attributions sont sujettes à discussion, et les responsabilités sont diffuses.
Les conflits portent ici sur les droits de chacun, sur linterprétation des textes, sur les responsabilités, et sur les attentes sociales que lon peut avoir (p.e. " ça va se régler tout seul... " vs. " au maire den décider "). Ce cadre sétend aussi aux procédures dans leur déroulement, avec des règles précises sur la conduite des décision.
La " mémoire " des décisions et conflits est en défaut. Sur de longs termes (plus de 15 ans pour certains projets dinfrastructure), les acteurs institutionnels changent plusieurs fois, le contexte évolue, et des strates successives détudes intermédiaires, de pré-projets, de négociations " préalables " saccumulent, avec pour témoins durables les habitants et les archives de presse. On peut considérer ce type de processus comme une maturation parfois nécessaire, mais elle est rarement capitalisée ; et certains oublis induisent des conflits, lorsquils concernent des faits et dires considérés par certains comme des engagements, en particulier dans le cas de létat, contraint à la continuité, ou des élus, contraints à la cohérence politique (forme de " vertu " à la Montesquieu).
Dynamiques du monde, explications et causalités
Un " méta-enjeu " couramment évoqué pour laménagement est la durabilité (perpétuation des conditions actuelles) ou la viabilité (perpétuation des capacités de contrôle sous des contraintes identifiées). Il ne sagit donc pas seulement de considérer comment et où sont les choses, mais aussi, et surtout, comment et où elles vont, et quelle est leur organisation. Chacun se représente donc des processus à partir dhypothèses de dépendances et de causalité, avec des formes plus ou moins naïves de physiques qualitatives. Ceci conduit, vers le futur, à des résultats discordants, et, vers le passé, à des explications contradictoires. Les interprétations des phénomènes connus, et / ou la prévision des futurs possibles, sont ainsi contingents à des dissensions omniprésentes dans la perception des facteurs.
Les processus concernés peuvent être lévolution de lenvironnement, les dynamiques socio-économiques, les réponses sociales, la résolution des conflits elle-même, et tous leurs couplages.
Les conflits se développent autour de ces objets. La compréhension du développement de ces conflits va dépendre des modèles cognitifs postulés pour les acteurs. Ainsi, selon ces postulats, les directions de travail pour le développement doutils daide à la résolution des conflits vont être différentes. Nous abordons ce point dans la partie qui suit.
Place des conflits dans l'aménagement
Comme le note Rocher [1968, vol. 3, p. 127], " conflits et contradictions sont un facteur de changement social, [...qui] naissent directement de laction sociale. [...] Ils sont engendrés par le fonctionnement normal de tout système social. [... Le conflit] est une des voies nécessaires par laquelle passe la société pour sadapter sans cesse à des situations nouvelles et pour survivre dans le cours de sa propre évolution. " Il sagit donc dun mode de réponse sociale à des changements environnementaux. Mais le conflit est successivement " productif ", lorsquil conteste des schémas et pratiques établis, dont la viabilité nest plus assuré ; puis " contre- productif ", lorsquil empêche la réalisation effective des adaptations. Ainsi Mermet [92], sagissant de gestion de lenvironnement, interprète deux types dactions : " - celles qui, en créant une tension, une pression en faveur de lenvironnement, déclenchent et entretiennent le processus de traitement de tel ou tel problème [...] celles qui, dans le cadre des rapports de tension ainsi créés, permettent à léquilibre atteint à un moment donné entre les préoccupations denvironnement et les autres enjeux sociaux de sinscrire dans les faits, par la recherche daccords sur des programmes daction dune part, leur mise en uvre scientifique et technique dautre part. " Plus loin, il ajoute que " la primauté [...] reste [...] à laxe du conflit. Cest le premier sur le plan chronologique, [...] sur le plan fonctionnel, [...] sur le plan logique, dans la mesure où cest la fracture quil institue, à un moment donné, entre notre gestion effective de lenvironnement et nos objectifs en la matière, qui ouvre lespace où la collectivité peut traiter ces questions où elle fait figure à la fois de maladie et de docteur. "
En résumé, le conflit est nécessaire, impératif, structurant, mais il doit être encadré pour ne pas devenir en tant que tel une stratégie pour les acteurs, et un enjeu qui prédomine sur les finalités. Pour ce faire, le cadrage procédural et ladaptation dynamique au moyen de lexplicitation des représentations sont des médiateurs possibles. La partie qui suit propose une réflexion sur le développement doutils daider à ce type de contrôle et de résolution des conflits.
Principes et exemples de conception de systèmes daide à la gestion des conflits
Recours aux approches multi-agents
Les exemples décrits dans la suite font appel à une conception multi-agents3 qui est bien adaptée aux problèmes décrits dans la section précédente. En effet, ils sont hétérogènes, distribués, dynamiques, tolérant à des modèles variés. De plus, il existe des acquis dans les différentes directions concernées : modèles spatiaux, intégration de système, assistance intelligente à des processus collaboratifs, coopération de modèles.
Les modèles et systèmes multi-agents peuvent intervenir de deux façons :
Il apparaît donc que des outils multi-agents daide à la résolution des conflits ne peuvent être conçus sans un arrière plan théorique sur le fonctionnement cognitif des acteurs ainsi que de leurs interactions. Souvent cet arrière plan nest pas explicité, bien quil exerce une influence très forte sur les choix conceptuels effectués.
Lexplicitation des approches de la cognition choisies est donc un enjeu majeur dans la conception doutils daide à la résolution de conflits. En effet, elle permet de développer une méthodologie raisonnée de développement de ces outils, qui peut être soumise à lépreuve de lexpérience. Linterprétation des conflits, de leur cause et de leur résolution changera notablement selon les options cognitives qui sont prises. Les hypothèses sur les grands ressorts du fonctionnement cognitif peuvent ainsi être mises en question.
Individualisme méthodologique : systèmes de préférences indépendants
Cette approche est celle qui est dominante dans lidéologie moderne (Dumont 83). Dans ce cadre, la cause principale des conflits est dans les objets ou leur utilisation, que se disputent différents acteurs. Ainsi, chaque acteur est-il conçu comme un agent rationnel, possédant une fonction dutilité quil cherche à maximiser. Cette fonction dutilité nest pas influencée par celle des autres. Elle est relative à un état du monde, ou à sa représentation. Dans ce modèle, les autres acteurs sont des objets particuliers du monde : leur comportement intervient par ses conséquences sur les objets du conflit. Aucune interprétation des intentions et des volontés des autres acteurs ne sont envisagées, seules leurs actions comptent4.
Ainsi, les représentations des différentes situations " objectives " possibles et de leurs conséquences en termes dutilités individuelles sont au centre de la compréhension des conflits, et induisent des possibilités de les résoudre par des recherches de compromis.
Représentation dun conflit
Un conflit sexprime ici par des fonctions dutilité contradictoires sur certains états du monde : certains états du monde sont favorables à certains acteurs et défavorables à dautres.
Dans le cadre dune représentation spatiale en aménagement, ce sera souvent des chevauchements de territoires qui seront revendiqués par plusieurs acteurs pour différentes utilisations.
Outils daide à la gestion de ces conflits
Ce type dapproche inspire plusieurs directions de travail pour élaborer des outils daide à la résolution des conflits.
Décision centralisée sans la participation directe des acteurs
Dans ce cas le problème est de déterminer lensemble des options possibles et les fonctions dutilité associées de tous les acteurs. La résolution du problème se trouve dans le choix de la configuration qui maximise lutilité globale (éventuellement pondérée selon limportance accordée aux acteurs). Ceci suppose que les alternatives possibles et les fonctions dutilité des acteurs soient connues ou postulées de manière pertinente. Ce cas de figure se produit lorsque quun expert (ou un groupe dexperts) doit prendre une décision ayant des conséquences sur un ensemble dacteurs. Le problème principal de cette approche est le caractère essentiellement non univoque de la notion dintérêt global. Toutes les contestations sont possibles sur lagrégation qui est faite, et qui renvoit à des choix politiques. On risque ici une confusion entre le rôle de lexpert et celui du politique.
Cette version peut sappuyer sur une exploration de lespace des représentations, au moyen dun parcours des paramètres descriptifs des systèmes de préférence des acteurs.
Outils facilitant la participation des acteurs
Dans ce cadre, la participation est essentiellement lexpression de leur fonction dutilité. Il est possible dimaginer des outils informatiques permettant de sonder les acteurs régulièrement à mesure que les experts élaborent différentes solutions. On peut également envisager de fournir la possibilité aux acteurs de proposer des solutions possibles et de les tester ensuite auprès des autres acteurs. Cependant, il sagit là dun outil permettant de mieux apprécier les fonctions dutilité et den évaluer les incompatibilités. La décision dans ce cadre, reste une optimisation de ces utilités pondérées par limportance que le décideur leur attribue.
Cette approche peut être critiquée par la simplicité de son modèle cognitif sous-jacent. En effet, les fonctions dutilité des acteurs sont supposées fixes, et sans influences les unes sur les autres, ce qui est contestable. Dautre part, on voit quelle favorise plutôt un fonctionnement technocratique, dans lequel la décision est prise en dehors des acteurs concernés. Les outils envisagés ne permettent que leur consultation, l'optimisation restant à faire par des experts.
On verra plus loin que ce cadre participatif peut aussi être envisagé comme un substrat de co-évolution des utilités dans un cadre partagé.
Exemple1 : projet SMAALA
Dans le projet SMAALA, nous avons collaboré avec un bureau détudes en aménagement pour élaborer un modèle des processus dexpertise conduisant à des propositions de passages (fuseaux) pour des infrastructures linéaires durant les phases détude préliminaires. Il sagissait de prendre en compte les contraintes environnementales fournies par les experts sous forme de cartes de sensibilité, les contraintes structurelles de laménagement telles que spécifiées par laménageur, et un modèle territorialisé des décisions dacteur, permettant dexplorer différents points de vue sur le projet. Dans un deuxième temps, nous avons étudié la confrontation de ces projets et fait apparaître les points de conflit potentiels.
Dans le modèle multi-agents correspondant, lenvironnement est constitué de lensemble des cartes de sensibilité issues de lexpertise préliminaire. Les agents (de type réactif) représentent individuellement une partie de linfrastructure linéaire projetée (par exemple un pylône pour une ligne électrique). Leur état est défini par leur position. Chaque agent interagit avec lenvironnement pour minimiser limpact local, et avec les autres agents de la ligne pour respecter les contraintes structurelles (courbure). La recherche des fuseaux de moindre impact sappuie alors sur le modèle de décision dun acteur cible, qui permet dintégrer les différents critères environnementaux. Ainsi, en un point de lespace, la carte de décision détermine la hiérarchie des critères selon lacteur cible, et donne, pour un agent localisé en ce point, le déplacement qui diminue son impact. Les agents adaptent leurs interactions en modifiant la taille du voisinage quils considèrent. Après initialisation et itération parallèle, le système multi-agents atteint un état stable satisfaisant les contraintes. On peut alors jouer sur le système de décision pour évaluer la sensibilité de la solution obtenue à un changement de point de vue.
On obtient ainsi une représentation des possibles selon le schéma de préférence dun acteur.
Par exploration systématique de lespace de décision (avec un pas large), et comparaison des résultats, on détermine les solutions de moindre conflits, cest-à-dire celles conformes au plus grand nombre de systèmes de décision.

Figure 1 : Aperçu d'un résultat du système SMAALA
Ce modèle, et le système de résolution afférent, peuvent être exploités dans un contexte multi-acteurs, en combinant dans un même système des représentations multi-agents traduisant les positions de différents acteurs. Par confrontation des solutions obtenues, on localise les zones de conflits potentiel. Les ensembles dagents solution dun point de vue interagissent entre eux pour détecter où ils se distinguent et où ils saccordent.
Le modèle et le système SMAALA constituent ainsi un outil daide à lexpertise multicritères et multiacteurs, en explicitant dans la détermination des alternatives, la place de lexpertise (cartes de sensibilité) et la place de la décision politique (cartes de décision territorialisée). Ils donnent une image des différentes représentations dun même projet, à partir dun modèle simple des positions dacteurs (pondérations de critères ou cartes de pondérations). Utilisés dans un contexte multi-acteurs, ils permettent de confronter les solutions, et didentifier les zones de conflit et de compromis.
Nous avons ici un système de gestion des conflits objectifs par interprétation dun système de valeur confronté à un modèle dexpertise. Les conflits sont interprétés par lexpert a priori, les utilités sont indépendantes.
Exemple 2 : diagnostic pour laménagement durable
Dans un second projet [Gaume, et alii, 98], nous nous sommes intéressés au diagnostic pour laménagement durable. En travaillant avec des experts de terrain sur une zone soumise à différents projets contestés, nous avons élaboré un double modèle enjeux / acteurs.
Le modèle denjeu sappuie sur une catégorisation des enjeux à lintérieur du territoire. Ces enjeux peuvent être soit renseignés à partir de données socio-économiques disponibles, soit par expertise. Les enjeux sont spatialisés, cest-à-dire quils se réfèrent à une zone de lespace identifiée au sein dune grille topographique fonctionnelle (cohérence géomorphologique, urbaine, et socio-économique). On caractérise ensuite des relations entre enjeux, sous la forme de règles de dépendance et dévolution. La matrice dinteraction est assez creuse, mais certaines relations sont complexes : leur activation est fonction de létat denjeux tiers ou catalyseurs. Les agents sont ici de deux types : les agents et les relations. Lensemble est activé en réponse à un scénario dintervention (modification de descripteurs : p.e. attribution de budget quelque part) pour donner une image des effets composites après un ensemble de cycles. En létat, par spécification des enjeux et relations, on décrit un modèle fonctionnel, selon un point de vue.
A un deuxième niveau, nous ajoutons une couche " acteurs ", constituée dun ensemble dagents représentatifs dacteurs du territoire. Leur modèle est relativement simple : chaque agent - acteur a une copie réduite du modèle denjeu / relation correspondant à sa propre croyance. On a donc un ensemble de modèles divergents sur le fonctionnement du territoire. Quand on applique un scénario, les conclusions tirées par chacun sont très variables. Cest ce quon appelle le conflit " vers lavant ", en prévision. Chaque acteur réagit en fonction des résultats perçus et de schémas de sensibilité aux enjeux.

Figure 2 : Schéma de principe du système MEAD
Ce modèle aborde toujours le niveau objectif, mais il aborde des modèles plus fondamentaux car incluant lanalyse des causalités fonctionnelles dans un territoire, et le schéma de valeur (sensibilité aux évaluations denjeux). Il traite des conflits sur les dynamiques. Il aide à lappréhension dautrui vis à vis de scénarios prospectifs. Il sagit ici des conflits des " comment faire " et des " pour quoi faire ".
Systèmes de préférences influencés socialement
Dans de nombreux domaines, lexpérience courante montre que les agents sinfluencent mutuellement dans la définition de leurs préférences. Les phénomènes de mode, les mouvements dopinion peuvent être vues comme des effets de ces influences. En revanche, on ne fait pas ici dhypothèses spéculaires poussées.
Un postulat proposé par de nombreux auteurs est ici est que les préférences vont se renforcer et shomogénéiser à lintérieur dun même réseau social. Il sagit dun effet de contagion ou de mimétisme. En effet, les membres dun réseau sinfluencent les uns les autres et homogénéisent leurs préférences. Il faut bien souligner que ces préférences proches peuvent également être à lorigine du réseau (mais pas forcément).
Cependant, ces influences existent dès le niveau interindividuel " simple ", avec les mécanismes classiques de coévolution vers des compromis ou consensus (tendances Pareto en théorie des jeux).
Représentation du conflit
Un conflit est donc représenté par une opposition sociale entre deux (ou plus) réseaux sociaux représentant des fonctions dutilité similaires, et contraires. Ici, ce ne sont plus des individus qui saffrontent, mais des communautés. Les membres de chacune des communautés ont en première approximation des intérêts proches, et partagent une même vision de la résolution du problème. En cela ils sopposent à une autre communauté.
La différence fondamentale avec le point de vue précédent est que les fonctions de préférences évoluent. Le conflit est identifié comme une différence dinterprétation, avec des conséquences variées, et chaque acteur ou groupe peut alors accepter de prendre un peu du point de vue de lautre en compte, et modifier son système de préférence. Les modalités de modification sont variées, selon la nature de la relation entretenue avec autrui : un ami influera différemment dun collègue. Et les conflits seront appréhendés différemment, avec des stratégies daccord a priori, de refus a priori, de solution médiane, etc.
Outils daide à la gestion des conflits
Les outils daide à la résolution des conflits peuvent être les mêmes que dans la conception précédente. On peut en effet considérer les individus de chacune des communautés et leur affecter un poids, ainsi quune évaluation de leur fonction dutilité. En un sens, la tâche peut être simplifiée par un rapprochement des fonctions dutilité pour les membres dune communauté.
Cependant, larrière plan cognitif supposé dans cette section autorise la conception doutils dun genre différent. En effet, on suppose maintenant que les fonctions dutilité des agents ne sont pas fixées, et peuvent évoluer (dans une certaines mesure), par linteraction avec les autres. On peut notamment en identifier deux :
Exemple 2 " socialisé "
Dans cette extension du modèle de diagnostic (Exemple 2 : diagnostic pour laménagement durable), nous avons établi des liens entre les acteurs qui leur permettent soit de compléter leurs modèles en échangeant des enjeux ou relations, soit dévaluer leurs sources de divergences au moyen dun algorithme simple dexploration arrière des explications. Le principe retenu est donc de confronter dune part des résultats vers lavant, qui ne sont pas évalués de la même façon, et ne sont pas " ressentis " non plus de même. Puis dessayer dinterpréter " vers larrière " les sources de divergence.
On a donc prise en compte du point de vue des autres acteurs de quatre façons :
Ces différents mécanismes dinfluence sont pris en compte en fonction de la cohérence du nouveau schéma proposé avec le schéma antérieur et les objectifs de lacteur.
Systèmes de préférences spéculaires ou empathiques
Dans notre première section, les utilités sont indépendantes les unes des autres, dans la seconde, elles sinfluencent mutuellement en tendant à shomogénéiser. Par la suite, nous faisons appel à une vision plus complexe des interactions entre acteurs, qui permet de proposer une nouvelle vision des conflits.
Dans un processus daménagement, les acteurs doivent interpréter les conduites des autres pour caractériser leurs positions réelles, et pouvoir anticiper leurs réponses possibles à différentes propositions. Il y a construction dun " profil " de lautre, plus ou moins explicite, et qui détermine les stratégies futures à son égard. Ce profil est caractérisé par les comportements attendus, les objectifs projetés, les intérêts perçus, et finalement les valeurs reflétées par le comportement dautrui. En fonction de ces profils, chacun évolue relationnellement et se positionne vis à vis de lobjet du conflit. Lévaluation se fait ainsi à la fois à partir dun profil instantané, mais aussi par référence à lhistorique des interactions antérieures.
Un exemple caractéristique de ce type de conflit est la confrontation dacteurs plutôt bénévolents et coopératifs, mais qui ont été introduits par un tiers conflictuel. Le profil mutuellement perçu sera plutôt négatif, alors que les relations ultérieures pourront expliciter la bénévolence des acteurs.
Mais ce qui intervient de manière cruciale dans ces processus de conflits est la représentation spéculaire. Une représentation spéculaire est limage de soi telle quon la perçoit dans le regard dautrui. Cest une double interprétation : " soi pour autrui ", et " (soi pour autrui) selon moi ". En tant que chaque acteur est porteur dun projet ou représentant dun territoire, ces divergences spéculaires renvoient à la perception dune dissension dans linterprétation du monde : " tu ne me comprends pas ; tu ne comprends pas mon monde ; ton regard me dévalorise". Et respectivement, les réfutations des territoires appropriés résonnent comme des négations de soi.
En se mettant à la place de lautre, le sujet voit sa propre existence, et même en un certain sens découvre sa propre existence en tant quêtre social. Ainsi, cette existence apparaît-elle comme enviable sil lit lenvie dans le regard de lautre, méprisable sil lit le mépris.
Dans ce cadre, ce qui compte, ce nest pas davoir la même chose que lautre, mais davoir mieux. Cest la différence qui est primordiale, et qui permet dintroduire une notion denvie. Cette différence peut être une volonté de se rehausser par rapport à lautre, ou au contraire de rabaisser lautre. Rousseau avait bien identifié ce mécanisme avec son couple amour propre, amour de soi. Lenfant préfère casser son jouet plutôt que de le laisser à lautre. Cest ainsi quune partie de la violence spécifique à lespèce humaine peut sexpliquer (la violence de la vendetta). En effet, ce type de violence sexplique par un jeu didentification, dans lequel lobjectif est de créer la plus grande " différence de potentiel " entre les deux acteurs, pour que le plus bas ait très envie dêtre à la place de celui qui est le plus haut (Dupuy 92). On peut même comprendre ainsi lenvie de se rabaisser soi-même, qui peut se présenter dans certains cas. Il sagit dun retour de la violence pour lautre (ou de lautre) vers soi-même, dans un processus didentification.
On le voit, la complexité des processus en jeu dans le conflit a augmenté dun cran. Nous ne pouvons que tracer des perspectives sur les conséquences dun tel postulat en termes doutils.
Représentation du conflit
Il sagit dun conflit de regards. En effet, ce conflit intervient lorsque le regard porté sur le sujet est trop différent de celui quil souhaite. Il na souvent que la solution de la violence contre cette force qui le fait exister dans le mépris de lui-même. Lobjet du conflit nest quun prétexte à lexpression de ces regards.
Ainsi, dans une situation où tout le monde gagne, mais certains beaucoup moins que dautres, il peut y avoir des conflits violents. La violence vient de cette différence qui peut rendre le regard de lautre insupportable.
La divergence dintérêt nest donc plus ici quun prétexte de conflit, qui est constamment prêt à surgir dans la compétition acharnée pour la considération. On comprend ici dailleurs pourquoi il est de plus en plus important dimpliquer les acteurs dans les décisions qui les concernent. Là encore, il sagit dun regard qui est insupportable, celui dun décideur ou dun technocrate, qui crée une différence énorme et insupportable, puisque lun a prise sur une décision et pas lautre (quelle que soit lissue de la décision).
Lenjeu de la représentation du conflit est ici de permettre à chacun dexpliciter le regard perçu et de montrer combien il est différent de limage de soi. Le conflit est la confrontation des regards ; la difficulté est dans la recherche du changement nécessaire pour rapprocher les regards : dois-je changer moi-même, changer mon image dautrui, mon image spéculaire, ou autrui ?
Outils pour résoudre ces conflits
En fait, toutes les sociétés ont dû se construire contre ce danger de conflit permanent, de la lutte à outrance pour lexistence. Les différentes cultures ont apporté des réponses différentes, que lon peut classer en grandes catégories (Deffuant à paraître).
Lune des solutions les plus couramment utilisées pour faire face à cette violence généralisée, est la constitution dun regard externe, traitant lensemble des acteurs de manière égale. Idéalement, chacun reconnaît son existence dans le regard de cet être (souvent imaginaire) externe, et se voit comme faisant partie dun groupe, dont il est partiellement dépendant.
Plaçons nous maintenant dans la perspective évoquée au paragraphe précédent, envisageant des outils donnant un espace dinteractions entre les acteurs. Une piste de recherche possible pour faciliter la résolution des conflits serait donc de créer un regard externe sur le groupe qui puisse finir par dominer les regards individuels que les uns et les autres se lancent. Il serait ainsi nécessaire de faire apparaître les dynamiques globales du groupe par des représentations de la communauté des acteurs. Le plus important est que chacun puisse être convaincu que les autres sont dans le même processus dun regard global primant sur les regards individuels. Pour cela, des outils favorisant les interactions permettant de converger vers cet état et donnant aux acteurs la conviction quils lont atteint pourraient être étudiés. Cette approche nous ramène à limportance fondamentale de la légitimité du tiers intercesseur dans la résolution des conflits.
Exemple 3 : système SANPA5
Dans le projet SANPA, nous avons proposé quun groupe dagents assiste des acteurs dans leurs discussions et leurs interactions autour dun projet daménagement. Le système doit faciliter léchange de représentations, leur coévolution, et le maintien de lhistorique de la négociation. Ce système est utilisé sur une base Internet.
Chaque acteur est équipé dun agent assistant qui lui sert principalement de gestionnaire de communication, mais a aussi une action complémentaire de structuration de ses messages, denrichissement par recherche dinformations pertinentes, et dorientation dans la démarche de négociation en suivant des protocoles préétablis. Les messages échangés peuvent inclure des éléments de représentation spatiale qui sont codés sous la forme de modèles multi-agents de type SMAALA. Lensemble du projet est maintenu par un agent projet indépendant de tout acteur, et qui a pour rôle dassurer lintégrité, la mémoire du projet, et de supporter la confrontation des représentations.

Figure 5 : Interface du système SANPA
SANPA constitue un " substrat actif " pour une négociation en aménagement. Il fournit une espace de confrontation de représentations.
Figure 6 : Modèle d'agent dans SANPA
SANPA instrumente différents niveaux contextuels, ferments potentiels de conflits : informations socio-relationnelles, communication / négociation, concepts, éléments objectifs.
Référentiels objectifs
Dans SANPA, les négociateurs échangent des messages incluant des référentiels. Ceux-ci servent à préciser " de quoi on parle ". Il peut sagir de phases de négociation, de sujets, dacteurs, dobjets spatiaux, de localisations, de réglementations, de messages précédents, etc. Tous ces éléments sont indexés grammaticalement dans le corps du message sous forme de pointeurs (" tags "). Ils permettent aux agents assistants de préparer une aide élaborée et contextuelle, en se référant à des bases externes ou internes (web).
Informations socio-relationnelles
Les acteurs disposent de " bases de données acteurs et sociétés ", qui décrivent les participants (selon ce quils ont introduit), les groupes et les modalités de négociation. Ces informations sont maintenues par lagent projet pour leur partie commune, mais des versions appropriées sont utilisées par les assistants pour proposer des éléments de stratégies relationnelles (simples : suivi de hiérarchies, coalitions transitives).
Les bases de négociation caractérisent des choix procéduraux tels que présentés dans la littérature.
Normes de communication
Afin de faciliter la communication objective, on explicite des dynamiques relationnelles au moyen de graphes de performatifs. Il sagit, dans le cadre de la théorie des actes de langage, de caractériser lintention deffet sur autrui qui est émise dans un message. On donne donc aux utilisateurs un répertoire de performatifs (" demander ", " informer ", " nier ", etc) au sein duquel ils peuvent choisir leur modalité. La succession des performatifs, telle quelle est empiriquement suivie par les acteurs devient peu à peu une structure proposée aux utilisateurs, mais jamais imposée. Cela permet dune part de caractériser les phases de négociation et dautre part de faciliter lassistance pour les stratégies de négociation.
Normes conceptuelles
Enfin, les assistants construisent collectivement des graphes conceptuelles qui permettent de référer en fonction des sujets les enchaînements dialectiques, et incidemment daller enrichir les contenus ou les références. Par comparaison des graphes individuels, on peut aussi proposer des coalitions conceptuelles (" qui voit les choses de la même façon ").
Rôle de SANPA dans un processus empathique
SANPA sinscrit transversalement dans les 3 cadres précédents : il intègre un " comparateur " dutilités, un support à linfluence dans les points de vue, mais surtout, au travers des modèles dacteurs, de société et de processus (norme de communication), il permet aux acteurs de formaliser leurs représentations mutuelles, et le système peut les expliciter sous différentes formes : comment je communique, ce que je communique, ce qui me préoccupe, etc. Cest une piste préliminaire qui demande à être poursuivie.
Dans ce papier, nous avons souhaité présenter différentes perspectives danalyse des conflits en aménagement. Nous avons identifié les objets ou sources habituelles de ces conflits. Nous avons ensuite proposé une réflexion sur le développement doutils multi-agents pour laide à la résolution de ces conflits. Il apparaît que les hypothèses sous-jacentes sur les processus cognitifs des acteurs du conflit sont fondamentales pour la définition des ces outils. Nous avons distingué trois grandes familles dhypothèese : un modèle dutilités indépendantes, un modèle de diffusion sociale et un modèle " empathique " par construction mutuelle. Pour chacune de ces hypothèses, nous avons proposé un exemple de système visant à aider à la gestion de ces conflits, en en donnant quelques caractéristiques.
Nous espérons donc avoir illustré dune part que la problématique des conflits en aménagement présente des propriétés particulièrement intéressantes pour la recherche, et que, dans ce cadre, on peut proposer différentes pistes dassistance instrumentale, selon lanalyse que lon fait des enjeux des conflits.
A cet égard, les approches informatiques récentes et notamment multi-agents, permettent de créer des espaces de communication nouveaux, dont le potentiel pour lanalyse des conflits, puis laide à la négociation et à la résolution de conflits est très motivant. Le caractère ouvert et dynamique des systèmes multi-agents permet daborder à la fois des formes particulières de fonctions dutilité (système multi-agents comme support de codage), et la co-construction dynamique de points de vue et images spéculaires (approche par les agents assistants).
Il reste un certain nombre de questions en suspens.
Tout dabord, on peut se demander si la création dun espace de communication, la mise à disposition doutils performants pour laide à la représentation, à la simulation sont garants dune résolution de conflits plus faciles. Le transfert du champ de la communication directe à la communication médiatisée nest pas un gage de changement dans les modalités décisionnelles. Cest dans la valeur ajoutée quun système peut apporter que réside son intérêt éventuel pour la gestion des conflits.
La réponse générale à cette question varie suivant les présupposés cognitifs attribués aux acteurs. Dans le cas dune vision spéculaire ou empathique de la cognition, les espaces de communication, en labsence dun respect commun pour une vision de référence, et sans intervention dun tiers artificiel agrégeant les conflits, peuvent être finalement source de conflits plus forts que dans les cas où les outils de communication sont moins performants. A terme, on peut imaginer que les agents assistants incluent des modèles dacteurs suffisamment élaborés pour que le jeu de lescalade de la violence empathique se réalise avec lartefact préalablement et puisse ainsi être " dégonflé " avant dentre dans linteraction réelle. A supposer néanmoins que lexpérience de cette violence puisse aider à la contenir et maîtriser.
Lautre question qui nous intéresse ici est lapproche du conflit comme constructeur de la décision. Il est clair que si le conflit concoure à faire prévaloir des intérêts minoritaires mais potentiellement antipathiques à la viabilité des projets, alors les conflits sont souhaitables. Mais quel artefact pourrait discriminer les " bons " des " mauvais " conflits, en labsence de présupposé sur le bien commun. Ainsi, gommer les conflits ne peut être un objectif systématique, et les formes de régulation quil faut imaginer restent à définir.
Comme ultime conclusion, on peut proposer comme projet la construction dune typologie des conflits qui seraient raisonnée empiriquement à partir des besoins dassistance quils pourraient susciter. Une telle démarche, dordre essentiellement psycho-sociale, passerait par des enquêtes fines sur les processus et sur les attentes insatisfaites en terme délucidation des préférences dautrui, et des images spéculaires véhiculées. On pourrait aussi imaginer des démarches expérimentales fondées sur des jeux daménagement bien joués et bien observés.
Comme dans de nombreux cas en matière dinformatique et aménagement, il y a donc une place particulière à accorder ici à une réflexion en profondeur des concepteurs par rapport à loutil et à son rôle, avec la définition dune éthique explicitant le ciblage cognitif et social des systèmes.
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